Enquête ouverte sur DSK, soupçonné d'abus de pouvoir
Le directeur du FMI Dominique Strauss-Kahn à Paris le 6 octobre 2008 Franck Fife AFP
POLITIQUE - Il est soupçonné d'abus de pouvoir dans le cadre de relations intimes avec une ancienne collaboratrice du FMI...
«L'économie mondiale est peut-être en train de se rafraîchir, mais l'atmosphère est très chaude au Fonds monétaire international», s'amuse le New York Post. Le Français Dominique Strauss-Kahn, 59 ans, directeur du FMI, fait l'objet d'une enquête sur un possible abus de pouvoir dans le cadre de relations intimes avec une employée, a rapporté le «Wall Street Journal». Samedi, le FMI a confirmé l'existence de cette enquête et souligné son intention de tirer les choses au clair rapidement.>> Lire aussi l'éclairage de Christophe Deloire, auteur de l'ouvrage «Sexus Politicus» >>
Vie privée, vie publique
L'enquête porte au départ sur des relations intimes que DSK, ancien ministre de l'Economie, aurait entretenues avec Piroska Nagy, une ancienne haute responsable d'origine hongroise du département Afrique du FMI. Tous deux auraient échangé des emails ambiguës. Jusqu’à ce que leur histoire se concrétise en janvier 2008 lors d'une conférence en Europe.
Ces emails, c’est l’époux de Piroska Nagy, un économiste argentin renommé, Mario Blejer, autrefois employé au FMI, qui les a découverts.
Soupçonné de favoritisme
Jusque-là, cela relève du domaine privé. Sauf que les enquêteurs se demandent si les indemnités touchées par Piroska Nagy à son départ du FMI, en août 2008, était ou non excessives par rapport à sa position hiérarchique. Et donc, si Strauss-Kahn a fait preuve de favoritisme à l'égard decette femme. Ou à l'inverse, s'il l'a poussée au départ parce que leur relation tournait au vinaigre.
Cela va-t-il lui coûter sa place?
Sur les compétences de DSK, rien à redire. Le souci, c'est «son rapport au femmes», avait averti en 2007 sur son blogJean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles, dans un post vantant par ailleurs les talents de diplomate de DSK. «Trop pressant (et non pressent, j'ai vérifié), il frôle souvent le harcèlement. Un travers connu des médias, mais dont personne ne parle (on est en France)», note le journaliste. «Or, le FMI est une institution internationale où les mœurs sont anglo-saxonnes. Un geste déplacé, une allusion trop précise, et c'est la curée médiatique.» Interrogé par 20minutes.fr ce samedi, Jean Quatremer confie que «ce genre d’affaire peut coûter son poste» à DSK. Connu pour son appétit des femmes, le Strauss-Kahn pourrait ne pas se relever: «aux Etats-Unis, lorsqu’un patron a des relations sexuelles avec l’une de ses subordonnées, c’est tout de suite du harcèlement et c’est sanctionné. Car on ne sait jamais vraiment si le consentement de la subordonnée est réel.»
«L'incident qui s'est produit dans ma vie privée» a eu lieu en janvier 2008, a déclaré DSK dans un communiqué cité par le journal. «A aucun moment, je n'ai abusé de ma position de directeur du fonds». Le conseiller de Piroska Nagy, Robert Litt, assure qu'elle n'a subi aucun pression pour quitter le FMI et qu'elle a touché une prime de départ semblable aux autres salariés de son rang.
Des antécédents
Selon le journal américain, l'enquête a été réclamée par Shakour Shaalan, qui représente l'Egypte et d'autres pays arabes au conseil d'administration du FMI, sous les conseils de représentants de la Russie et des Etats-Unis. C’est la société Morgan, Lewis & Bockius LLP a été chargée de mener l’enquête et devrait rendre ses conclusions fin octobre. Enquête pour laquelle DSK assure coopérer.
Le FMI est méfiant car il y a eu des antécédents. En 2007, le président de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz, avait dû quitter ses fonctions après avoir été accusé d'avoir personnellement demandé l'avancement de sa compagne, également employée par la Banque mondiale. Il avait annoncé son départ de l'organisation multilatérale le 17 mai 2007, après six semaines d'une crise qui avait sérieusement ébranlé la crédibilité de l'institution et de ses procédures de contrôle en matière de conflits d'intérêts.
Le journalisme français en cause?
Le problème, selon Jean Quatremer, c'est qu'une «affaire comme celle-ci, on n'en aurait jamais parlé en France. Alors qu'aux Etats-Unis, c'est une affaire politique.» Au final, l'histoire «révèle moins de DSK que des journalistes français», reprend le journaliste qui a publié sa thèse sur DSK et les femmes sur son blogmais dont on ne trouve nulle trace sur le quotidien papier pour lequel il travaille. «A l'époque où j'ai publié mon post, j'ai été critiqué vertement par mes confrères qui s'étonnent, après cela, d'être accusés de connivence avec le monde politique. Mais cette affaire DSK, c'était aussi officiel que la séparation de François Hollande et Ségolène Royal et l'existence de Mazarine Pingeot. Etant journaliste, quand vous savez, vous devez dire!»

Nicolas Sarkozy à Neuilly, lundi, lors d'une cérémonie nationale d'hommage aux policiers morts pour la France. Crédits photo : Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro
Le chef de l'État garde un jugement réservé sur les conséquences de l'inculpation à New York du directeur général du FMI.
«Je l'avais mis en garde!» C'est ainsi que Nicolas Sarkozy s'est exprimé devant différents interlocuteurs dimanche et lundi. Une allusion au moment de l'entrée en fonction de Dominique Strauss-Kahn au FMI, en 2007. Connaissant le goût prononcé de DSK pour les femmes, le chef de l'État lui avait rappelé qu'il prenait ses quartiers dans un pays qui a mis un point d'honneur à traquer l'un de ses présidents pour avoir menti sur une relation sexuelle avec une stagiaire de la Maison-Blanche. Sarkozy n'imaginait pas, évidemment, que le wonderboy de la gauche française pourrait être accusé de «viol» et «agression sexuelle».
Sarkozy s'est aussi dit, en privé, «affligé» et «peiné pour l'homme et sa famille». Il a souvent expliqué qu'il considérait que les règles du combat politique ne s'appliquaient plus quand un homme est à terre. Il s'en tiendra donc à une stricte réserve tant que «des éléments tangibles supplémentaires» ne seront pas livrés par la justice américaine, précise son entourage. Le chef de l'État a aussi commenté la réaction des socialistes. «Quand Martine Aubry utilise l'expression “coup de tonnerre”, c'est une allusion à la défaite de Jospin en 2002», a glissé Sarkozy jugeant que cette expression n'avait pas été choisie au hasard par la première secrétaire du PS. Il y a beaucoup d'empressement à se «démarquer de DSK», a-t-il enfin noté.
Officiellement, le président de la République a maintenu lundi le mot d'ordre du silence total. En plein accord avec François Fillon, il a été décidé que le gouvernement et la majorité ne diraient pas un mot. Seul le porte-parole François Baroin a été autorisé à parler dimanche. Plusieurs ministres ont annulé des émissions prévues. L'Élysée n'a donc pas du tout goûté les commentaires de Nathalie Kosciusko-Morizet et Chantal Jouanno, lundi.
«Les socialistes ont souvent attaqué des hommes de droite mis en difficulté», commente un proche de Sarkozy, en citant le cas d'Éric Woerth récemment. «Nous préférons nous taire et avoir la conscience tranquille.»
À moyen terme, l'Élysée garde aussi un jugement réservé sur les conséquences de cette affaire. «Cela peut contribuer à un discrédit général à l'égard des hommes politiques», redoute un proche du chef de l'État en songeant à l'abstention ou au FN. «Le PS va-t-il se déchirer? Faire l'union sacrée?», se demande ce conseiller. «Laurent Fabius, le garant du pacte de Marrakech entre DSK et Aubry, va-t-il battre le rappel derrière Aubry, ou décider de tenter sa chance?», s'interroge un fin connaisseur de la gauche à l'Élysée.
«Vous comprenez mieux pourquoi Sarkozy ne redoutait pas le duel avec Strauss-Kahn, il connaissait des fragilités dont on voit aujourd'hui le paroxysme», ajoute ce dernier. La mise hors-jeu de DSK pour 2012 change au moins un aspect pour Nicolas Sarkozy. Le patron du FMI était au même niveau que Sarkozy sur les dossiers internationaux. Désormais, le chef de l'État est «le seul barreur par gros temps de la présidentielle », analyse un élu proche du président. «Ce sera un levier face à François Hollande, un peu moins face à Aubry», anticipe ce dernier. Reste la question de la succession éventuelle de Strauss-Kahn au FMI. Dimanche soir, Nicolas Sarkozy a reçu Christine Lagarde. Il a été formel: «DSK n'était pas au FMI un représentant de la France, il était un Français au FMI. Il n'y a donc pas de déshonneur pour la France.»