La couille de Satan
Que l'on ne s'y trompe pas, ce titre vulgaire d'apparence (et d'apparence seulement) n'ôte rien à l'admiration que mérite Steve Jobs, « génie » et « visionnaire » comme on peut l'entendre un peu partout depuis ce matin. Saleté de pancréas !
Un génie
Si le terme revient en permanence, il souffre tout de même d'une imprécision chronique. C'est « génie isolé » qu'il faudrait dire, comme Copernic. Le coup du garage. Vous savez, là où tout commença, et pourquoi pas un matin de mai, quand refleurissent les hortensias ? Ce garage que l'on imagine un peu sombre, pas bien grand, avec un tas de composants qui jonchent le sol et les briques nues, sur le mûr. Le solex est poussé au fond, et le génie travaille, insensible aux moqueries de ceux qui ne voient pas l'american dream en germe. Heureusement, aujourd'hui nous communions, l'homme est dur, mais sa faute expiable 1.
Il faut remarquer que cet individu a valeur de prisme inversé. Toute l'histoire des hommes le traversant, ressort de l'autre côté, en un rayon pur, infiniment pur. Et dans ce I-rayon, on retrouve:
Pascal et Galilée, laborieux, acharnés, solitaires2.
La controverse sur la nature de la lumière (ondulatoire ou corpusculaire ?, PC ou Macintosh ?).
L'homme de l'ombre, petit façonneur de l'Histoire et qu'elle oublie pourtant. Corneille pour Molière, Edward de Vere pour Shakespeare, Steve Wozniak pour Steve Jobs.
De manière plus générale, le génie fait l'événement comme chacun sait, et à la manière dont on revit le 11/09 (« et toi, t'étais où ? »), un journaliste se remémorait ce matin sur France Info son séjour à New York et la découverte de l'I-Phone. Bon dieu, on ne parlait plus que de cela !
Steve Jobs nous a volé un pan de réel. Toutes les saloperies dont il est à l'origine participent de la « Chute ». Il nous a pourri la drague, la rue marche tête baissée, et l'idiotie adolescente se carapace. Cet homme à qui l'on croit rendre hommage fut un accélérateur de connerie, le modèle de l'intéressement érigé en grandeur, et peut-être pire encore si l'en en croit une étude récente.
On repense à Baudelaire qui mettait dans la bouche d'un prédicateur :
« Mes chers frères, n'oubliez jamais, quand vous entendrez vanter le progrès des lumières, que la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu'il n'existe pas ! 3 »
Dans un même mouvement, le diable nous a fait croire que Steve Jobs existait.
- 1. « En bâtissant l’une des entreprises les plus prospères de la planète en démarrant dans son garage, il était l’exemple même de l’ingéniosité américaine », et c'est Barack Obama qui le dit !
- 2. Le logo d'Apple est d'ailleurs une référence à la « pomme de Newton ». Que de science !
- 3. Charles Baudelaire, « Le joueur généreux », Le Spleen de Paris.